Sens, formes et figures de la mondialisation

Roger Brunet

Texte inédit d'une communication au colloque sur la Mondialisation organisé en décembre 2009 par la Régionale de Lille de l'Association des Professeurs d’Histoire et Géographie à l'invitation de D. Smaghe, repris dans la revue Historiens-Géographes du 2e trimestre 2011.

La mondialisation est une notion multiforme aux définitions variables. Le terme n’est guère employé que depuis les années 1990 chez les géographes; il a été répandu un peu avant par les économistes; il est entré dans les programmes d’enseignement, timidement en 1992, plus franchement après 2002, y compris alors dans l’enseignement primaire. Mais il reste polysémique: la mondialisation n’est pas un concept, mais une confusion de points de vue et de représentations, encore obscurcie par les médias et par les commentaires et gloses pédagogiques que ne manquent pas de susciter les nouveaux programmes d’enseignement.

Or le mot a de quoi laisser perplexe. Tout historien et tout géographe sait que le Monde est monde depuis fort longtemps. Sapiens sapiens a conquis progressivement l’étendue du monde, et l’invention de l’agriculture a été un événement d’ampleur mondiale. Chinois, Arabes et Phéniciens parcouraient le monde connu et les voies des épices, des diamants et de la soie étaient fort animées, de l’Antiquité au Moyen Âge. Des cartes médiévales donnaient des représentations du monde, même si, largement (mais non totalement) imaginaires, elles figuraient un modèle abstrait tiré de la Bible. Les explorations et «grandes découvertes» ont ouvert aux marchands la totalité du monde, prolongées par la colonisation et toutes les formes de traite. Le libre-échange mondial et ses doctrines sont du XIXe siècle comme Suez et Panama, et les empires des premiers rois du pétrole, Deterding ou Rockefeller, sont devenus rapidement mondiaux. Les deux grandes guerres du XXe siècle ont été «mondiales».

Si la diffusion du terme mondialisation est récente, c’est que l’on veut signifier à travers lui autre chose que l’extension mondiale de l’humanité, de ses pratiques et de ses échanges, voire de ses conflits. C’est donc qu’il y aurait quelque chose de nouveau. Un rappel peut être utile: mondialisation est la simple traduction française d’un terme lancé plus tôt dans le monde anglophone, globalisation. Il fut d’ailleurs d’abord adopté sous la même forme, mais son ambiguïté en français a conduit à spécifier. Or en anglais il permet de jouer sur les idées: globalisation est à la fois mondialisation (le globe) et totalisation (la globalité). L’idée de globalité, holonique si l’on préfère, était au moins aussi présente que l’idée d’extension mondiale des phénomènes: le monde vu comme une totalité complexe. En ce sens, elle impliquait une idée de solidarité à la fois spatiale, entre parties du monde, et systémique, entre domaines d’action et de pensée — tout à l’opposé des vastes théorisations, ou ratiocinations, d’un Spengler sur le «déclin de l’Occident» ou d’un Huntington sur le «choc des civilisations».

Étant données les dates et les origines du terme mondialisation, je ferai l’hypothèse qu’il s’applique fondamentalement à trois domaines, distincts mais étroitement liés: il a une face économique, une face technologique, une face écologique. Je ne vois ailleurs, et surtout dans le domaine culturel, rien qui puisse relever d’une véritable et nouvelle mondialisation, en dépit du rêve hégémonique des États-Unis: MacDo, Nike et le rock ne résument pas la culture.

La mondialisation économique

La mondialisation, pour l’essentiel et telle que l’ont ressentie les économistes, pionniers en la matière, est tout simplement un euphémisme imagé pour évoquer la nouvelle stratégie du capitalisme qui s’est mise en place à partir de 1970. Elle a réellement introduit une rupture. Elle a été préparée et soutenue par les théoriciens de l’économie monétariste et financière, une fois constaté que la baisse tendancielle des taux de profit était bien réelle, et que plus de trente ans de keynésianisme et d’amélioration des revenus des classes populaires dans les pays occidentaux avaient sans doute contribué au progrès social, mais écorné les revenus du capital.

Elle correspond à ce que l’on nomme parfois la révolution néolibérale et à ce que Hobsbawm appelle la théologie du marché — du marché mondial bien entendu. Néanmoins, il ne s’agit pas que du marché: celui-ci est mondial depuis longtemps, avec ampleur et libre-échangisme depuis le milieu du XIXe siècle, qui vit se mettre en place de vastes courants d’échanges de matières premières et de denrées. Il s’agit davantage d’organiser et de faciliter les profits financiers, et les spéculations associées, dans un terrain de jeu étendu à la dimension du globe. On a été jusqu’à parler d’«économie de casino»… La périodisation est connue, et présentée par Hobsbawm sous la forme de la succession «âge d’or»-«débâcle», images fortes mais désignations discutables dans la mesure où le côté doré est plutôt d’après 1970, et où la débâcle reste une hypothèse optimiste non encore réalisée.

Ce qui marque la fin de l’«âge d’or», connu en France sous le nom des Trente Glorieuses, est assez bien défini par les événements datés: fin des accords de Bretton Woods (rupture du lien entre or et dollar en 1971 sous Nixon, abandon de la fixité des taux de change en 1973), prix Nobel d’économie pour Friedrich von Hayek en 1974, pour Miton Friedman en 1975; gouvernements néolibéraux de Giscard, Thatcher, Reagan à partir de 1974; accroissement sensible du chômage à partir de 1970 aux États-Unis, 1974 en Europe occidentale; désindustrialisation et délocalisations, délaissement de l’aménagement du territoire surtout après 1975. Pendant les années 1970 et 1980 ces mouvements se sont faits dans un monde divisé, et non sans quelques contradictions internes mais brèves (la France de mai 1981 pour quelques mois, ou tout au plus jusqu’en 1983). Le choc pétrolier de 1973 a pu jouer son rôle, retentissant, mais quelque peu provoqué et qui a servi de leurre.

À partir de 1990 et de la fin du monde soviétique, puis de la conversion de la Chine, il devenait possible de jouer dans le monde entier et le système est devenu sans frein, totalement cynique. Les principes en sont connus: liberté de mouvement des capitaux, non des travailleurs. La liberté est celle des affaires et du mouvement des capitaux, des marchandises et même des usines, des touristes et des commis voyageurs; à l’inverse, il y a lieu de maîtriser, filtrer et limiter les mouvements de travailleurs afin de préserver de fructueuses différences. La liberté en question implique un affaiblissement du rôle des États, sommés de se montrer «modestes», sauf comme fournisseurs potentiels de fonds puisés chez les épargnants et contribuables: les États sont massivement intervenus pendant les crises, qui n’ont pas manqué même avant 2008, tant par les commandes publiques (la défense aux États-Unis en particulier) que par le soutien financier aux entreprises défaillantes. Il s’agit là de l’application simple d’un principe aussi établi que cynique: privatisation des bénéfices, socialisation des pertes.

L’enjeu est l’absence totale de régulation, et la «dérégulation» a été le leitmotiv des années 1970 et 1980. Il s’agit en effet de pouvoir agir sans contrainte dans un monde qui reste différencié, afin de tirer le meilleur parti possible de ces différences mêmes. Une libéralisation générale serait légitime si les niveaux de salaires et de revenus étaient les mêmes partout. On sait que le monde en est très loin, ce qui autorise les chantages aux délocalisations, et à l’expatriation des fortunes. Soyez gentil avec moi, dit le détenteur de capital, sinon je vais ailleurs. En contrepoint, s’alourdit le poids des réglementations tatillonnes et fluctuantes, qui imposent des normes aux consommateurs, voire des objets à consommer: nouvelles ampoules, nouveaux matériaux, nouvelles protections et défenses de toutes sortes, etc. Le progrès peut être réel; il n’est pas toujours évident, et il a bon dos. Les firmes et les banques elles-mêmes, qui aiment les clientèles «captives», inventent sans cesse de nouvelles formes de contrats pour plus de dépendance: engagements de longue durée, crédits à rebonds, subprimes et revolving. La dérégulation va avec la surabondance de microréglementations, la liberté du capital avec la captivité du travailleur et du client.

Le village global

Le deuxième élément constitutif de la mondialisation est la généralisation des transmissions numériques, souvent évoquée sous la forme des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication). Son origine est différente: elle vient des progrès décisifs de la recherche, en particulier militaire et spatiale. Elle nous a donné les ordinateurs individuels, les satellites artificiels, la généralisation de la télévision, Internet et les téléphones portables. Elle est à l’origine d’une des premières apparitions de l’idée de globalisation: celle par laquelle Marshall McLuhan parlait de village global dès 1960, une image surtout diffusée à partir de son livre de 1968 où elle entrait dans le titre.

Elle sert admirablement le fonctionnement du monétarisme et du capitalisme financier: tout mouvement de bourse est immédiatement perçu dans le monde entier, les transferts de ou vers les paradis fiscaux sont aussi immédiats que discrets. Elle conserve les avantages de la domination: le niveau et la diffusion des techniques restent inégaux, et les drones utilisés en Afghanistan sont guidés depuis Creech (Nevada). Elle a produit une fabuleuse croissance d’informations accessibles, tant en quantité qu’en diversité, et un sentiment d’immédiateté dans l’information, singulièrement confortés par les images de l’attaque des tours de Manhattan le 11 septembre 2001, ou du tsunami du 26 décembre 2004. Elle donne le sentiment que le monde entier est à notre portée, justifiant la formule alors audacieuse de McLuhan, bien autrement que n’avaient pu le faire jadis le télégraphe et le téléphone — occasion de rappeler que ceux-ci pourtant, tour à tour, avaient remarquablement réduit le temps de la communication, et déjà permis des manipulations et des spéculations d’échelle mondiale: le comte de Monte-Cristo en avait raffiné sa vengeance.

Les avantages pour la recherche et l’enseignement sont incommensurables. Disposer en quelques secondes d’un accès illimité à la «bibliothèque mondiale» est d’autant plus précieux que celle-ci contient toutes sortes de documents: presse étrangère, rapports de sociétés, revues scientifiques, statistiques et inventaires, images de laboratoire et de satellites, photographies, films. De nouvelles recherches deviennent possibles: je n’aurais pas pu écrire Le Diamant, un monde en révolution sans Internet et ses extraordinaires possibilités d’information et de recoupement des sources, ni enrichir d’autant d’informations le site du Trésor des Régions. À quoi s’ajoute la puissance de traitement de données offerte par les générations actuelles d’ordinateurs, qui ont permis à la recherche géographique de faire un bond considérable depuis le début des années 1980, dès lors que les chercheurs ont appris à maîtriser les algorithmes et les méthodes d’analyse correspondants.

De tels progrès techniques ne pouvaient que susciter des oppositions; il est piquant de constater qu’elles viennent surtout de la droite institutionnelle, fâchée par la liberté d’expression et de critique qui s’exprime par Internet. Ce n’est pas essentiel: comme accuser du froid le thermomètre, ou du malheur le messager, c’est seulement incriminer sans intelligence un simple instrument, alors que ce qui importe est dans les idées et les critiques qu’il véhicule. Mais ce comportement est révélateur d’un certain rapport aux médias, et ouvre un autre champ de réflexion.

Car cette mondialisation de la communication par l’instantanéité des transmissions ne manque pas d’effets pervers, dans des domaines différents mais liés. La béatitude devant le progrès suscite des conclusions légères, voire des idéologies hâtives, sur les conséquences de la «suppression» apparente des distances, que l’on confond avec la contraction du temps. Certains esprits superficiels, peu soucieux de voir le monde réel, en déduisent la fin des territoires et, par conséquent, la fin de la géographie, comme d’autres le dirent de l’histoire. C’est là simple futilité, sauf quand un gouvernement se croit autorisé à éliminer des classes terminales l’enseignement de l’histoire et de la géographie, au moment même où les élèves deviennent électeurs… Il est vrai aussi qu’Internet, alimenté librement par n’importe qui, facilite la diffusion de sottises et même de désinformations: nous devons être très exigeants sur la vérification des sources et des contenus, le recoupement des informations; mais ce sont là des exigences minimales de toute recherche.

Il n’est pas douteux, d’autre part, que la diffusion des NTIC contribue à creuser des inégalités entre pays du monde, dont certains sont mal équipés, ou parviennent à restreindre l’accès à l’information; entre parties d’un même pays, selon la qualité de la desserte, qui tient encore à l’écart des portions moins peuplées du territoire, placées en position de «périphéries»; entre catégories sociales, selon la disponibilité des revenus familiaux. En outre, les NTIC ont facilité le fonctionnement de l’économie de casino par la soudaineté de certains profits et la formation, puis l’éclatement, des «bulles» spéculatives associées.

Une autre conséquence de la diffusion des NTIC, télévision et portables compris, est dans l’expansion de la communication de masse et de sa puissance, qualifiée de médiacratie et, par un jeu de mots extensif, de médiocratie: la puissance des médias, qui va avec l’abaissement général de leur niveau moyen, même si certains médias restent de qualité. Par là se diffusent et se succèdent des modes, y compris intellectuelles, et l’écume d’une mondialisation culturelle de surface, celle de formes d’expression par le vêtement, la chanson, l’alimentation, etc. Par là surtout, bien plus lourdement et gravement, se diffusent les peurs: la médiacratie vit de la dramatisation des événements, et la peur est son carburant quotidien. Dans ces domaines, elle a fait d’incontestables et regrettables progrès depuis le premier et spectaculaire essai d’Orson Welles le 30 octobre 1936 sur CBS. La diffusion des peurs est un moyen de domination particulièrement pernicieux, et qui a notamment pour effet l’oubli des perversions de la mondialisation économique elle-même. Le troisième domaine de la mondialisation offre à cet égard un terrain privilégié.

L’écologie globale

Le troisième aspect de la mondialisation au sens contemporain du mot me semble être dans la perception plus ou moins confuse du globe terrestre comme un système écologique global et mondial à la fois. Elle résulte au moins en partie des deux domaines précédents: l’existence de dégâts réels provoqués par la recherche de surprofits, l’amélioration des informations sur ces atteintes aux écosystèmes, notamment grâce au travail des organisations non gouvernementales (ONG), et la dramatisation médiatique des accidents; à quoi s’ajoute une façon de gouvernance fondée sur la peur et sur la culpabilisation des individus, bien plus que sur leur responsabilisation. Le mouvement est contemporain des précédents et va avec l’invention du «développement durable», qui date du rapport Brundtland (1987). Hors de quelques pionniers comme René Dumont, il s’est surtout développé dans les années 1990 (la conférence de Rio est de 1992), et accéléré ensuite.

Le côté positif est une prise de conscience du monde comme totalité et des interactions mondiales des écosystèmes, peut-être même une meilleure connaissance diffuse de l’écologie de la Terre; ainsi, un sens plus affirmé des solidarités et des comportements responsables. Toutefois, de gros efforts seraient encore à faire pour relativiser: il manque le plus souvent un sens des échelles, et des changements. Les différences d’ordres de grandeur entre la portée des actions humaines et la dimension des masses et des phénomènes planétaires ne sont pas évaluées, pas plus que n’est vraiment perçu le caractère régionalement limité des catastrophes naturelles même les plus violentes, séismes, éruptions volcaniques ou tsunami. On oublie de penser que les climats ont un long passé de fluctuations, et de mouvements indépendants de l’activité humaine: le changement climatique est permanent.

Tout se passe alors comme si l’on croyait instinctivement que la nature actuelle du globe est éternelle et donc idéale, ou du moins l’était avant ces toutes dernières années; et que tout changement ne peut donc être qu’une altération, dans le mauvais sens du mot: un passage à un état plus mauvais. Or la perception des différences zonales et régionales des écosystèmes reste déficiente, ce qui fait souvent imaginer que toute variation climatique a des effets uniformes à l’échelle mondiale, alors qu’elle a toutes chances de se traduire par des conséquences opposées selon les régions. Et rien ne dit qu’un changement climatique, même accéléré, ne serait pas une amélioration globale de la nature pour l’humanité, tout en impliquant, certes, des dérangements locaux et en contraignant à des adaptations: nos ancêtres, alors sans grands moyens, ont survécu aux froids du Quaternaire…

Le côté négatif est en partie lié à ces ignorances et à ces pulsions. Il est entretenu par la désinformation et la dramatisation qui servent la diffusion, et donc les profits, des entreprises de médias, ainsi que certains groupes d’intérêt: les entreprises qui se sont portées sur le créneau de l’«écologie» et des nouveaux produits plus «verts» que nature, des partis politiques et organisations qui font du changement climatique une base d’action ou un fonds de commerce, et même certains groupes de chercheurs scientifiques qui en tirent de précieuses allocations de crédits. Il est vrai qu’en sens inverse, d’autres groupes d’intérêts, notamment pétroliers, financent des mouvements opposés. Profitant de l’ignorance et de la crédulité qui lui est associée, jusqu’à prendre des aspects quasi religieux, les manipulateurs de ce débat mondialisé entretiennent une confusion d’échelles et de problèmes sous le seul aspect d’un «réchauffement climatique» accéléré et général, et une confusion de niveaux de responsabilité. La formule «tous coupables» est d’autant plus vendeuse que, réduisant ou occultant la réflexion sur les responsabilités réelles et massives, elle tend à restreindre la propagande et l’accusation aux comportements individuels des familles, qui consommeraient trop d’eau et auraient de trop vieilles voitures.

Elle nourrit les intégrismes écologistes, qui sont à l’écologie ce que certaines croyances sont à la science: des fantasmagories qui détournent des problèmes réels, des actions vraiment dangereuses provoquées par la course au profit, et des culpabilités de grande échelle. L’écologie terrestre et certaines populations ont déjà souffert de graves atteintes, et depuis longtemps; peut-être même certaines formations sociales se sont-elles ainsi suicidées, comme le soutient J. Diamond dans L’Effondrement. Des terres agricoles ont été surexploitées et épuisées à des fins spéculatives, comme celles qui ont transformé une contrée des États-Unis en nid de poussière (le Dust Bowl), et tant d’autres qui ont provoqué des ravinements extrêmes. Des forêts ont été dévastées à des fins économiques, ou même de prestige seigneurial et religieux, jusqu’à ruiner l’île de Pâques, par exemple. Des pollutions graves compromettent la qualité des eaux et des sols, l’atmosphère de certaines régions est ou a été empoisonnée par l’émanation incontrôlée des fumées du charbon et du pétrole, et des gaz toxiques des usines chimiques; des manipulations génétiques hasardeuses ont fait proliférer des «algues tueuses»; des accidents industriels, Minamata, Bhopal et Seveso, l’Amoco Cadiz et Tchernobyl, ont largement contribué, et non sans raison, aux peurs écologiques.

Il est excellent que chacun se sente citoyen et fasse à son échelle propre les gestes «écologiques» associés au respect des autres, et de soi-même. D’une tout autre nature sont les problèmes écologiques mondiaux et régionaux, qui résultent en général de la course au profit, de l’abaissement inconsidéré des coûts de production et de transport, et des spéculations financières associées — tout ce qu’en Guadeloupe on a joliment nommé la pwofitassyon. La mondialisation de la stratégie des entreprises a étendu le risque réel au monde entier, la mondialisation de la communication étend au monde entier la peur d’un risque d’altération d’une nature idéalisée, accrue à la fois par autocensure et dramatisation. Les trois aspects de la mondialisation, au sens qu’a pris le mot depuis les années 1980, sont bien étroitement liés.

Comment la mondialisation change le monde

Dans quelle mesure et sur quels points ces trois mouvements interreliés de la mondialisation changent-ils la face du monde? Pour le comprendre, il faut s’efforcer d’évaluer les stratégies des principaux acteurs, en partie contradictoires, et les moyens qu’ils ont de les mettre en œuvre en vue de leur profit — au sens large du mot.

Havres fiscaux.— Une première façon de reconstituer et d’accroître les profits consiste à minimiser les taxes et prélèvements: bien des États ont été convaincus de les réduire, et les firmes ont eu largement recours aux paradis fiscaux et zones franches. Les premiers facilitent les dissimulations et les spéculations financières, qui sont le sel du système mondial. Ils sont abondamment utilisés, y compris par les firmes les plus connues et respectées. Il a fallu les excès vertigineux dévoilés par la crise de 2008 pour que l’on mette vaguement en cause les plus noirs de ces paradis. Les zones franches commerciales sont d’origine ancienne, mais étaient peu nombreuses; elles se sont multipliées dès les années 1960 et, surtout, ont été alors dépassées par les zones franches industrielles. J’ai montré en 1987 que les havres traditionnels se situaient dans les interstices des puissances, notamment en Europe, où ils avaient été soigneusement préservés, et que les nouvelles zones dites franches formaient un vaste cercle autour du monde, une «ceinture dorée» entre Nord et Sud, au contact des États de la fameuse Triade et des pays que l’on disait en voie de développement. Les zones franches ont offert non seulement des territoires détaxés, mais une main-d’œuvre captive et bon marché, plus encore pour les fabrications que pour le commerce: les maquiladoras mexicaines en sont un exemple connu mais l’Asie du Sud-Est y a largement participé aussi, tandis que Chypre servait de sas entre les domaines soviétique, moyen-oriental et occidental.

Délocalisation, relocalisation.— L’exploitation de «gisements» de main-d’œuvre bon marché s’est étendue aux périphéries plus ou moins lointaines des puissances. Dès les années 1960, elle avait entraîné la «décentralisation», plus exactement le transfert des industries de main-d’œuvre des métropoles vers leurs confins, de la région parisienne vers la France de l’Ouest par exemple, puis l’Espagne et le Portugal. Ce n’était pas encore la mondialisation; celle-ci a provoqué les mal nommées mais abondantes «délocalisations». Ce sont de simples transferts et relocalisations d’usines, proprement des émigrations, accompagnés par l’externalisation de sous-traitances, vers les régions et pays à bas salaires d’Asie, d’Amérique latine, puis d’Europe orientale après 1990. Des pans entiers de l’industrie des pays riches ont ainsi disparu. Même des activités tertiaires ont émigré: traitements de données et traductions ont fait la célébrité de Bangalore en Inde. Pour ce faire, il était et il reste essentiel que soient maintenues autant que possible les inégalités géographiques de salaires et de niveaux de vie qui permettent ces transferts. Pour le reste, dans les pays riches, la tactique des firmes a consisté à obtenir toujours plus de «flexibilité» et d’engagement personnel des salariés, en s’inspirant de références elles-mêmes mondialisées.

Les transports facilités.— Faire produire en Chine ou en Malaisie des objets, même de faible valeur unitaire, pour les vendre en Europe ou en Amérique du Nord implique de réduire à presque rien les coûts de transport: ce fut le rôle des porte-conteneurs, multipliés et surexploités jusqu’à la limite de rupture, et parfois jusqu’à la rupture, avec entretien minimal, équipages sous-qualifiés et sous-payés. De façon générale, et après qu’ait été fait un peu de ménage à l’aide des «chocs pétroliers», les coûts du transport et des carburants ont été maintenus les plus bas possible, sans quoi le système mondial des délocalisations et des délégations de fabrication industrielle n’aurait pu atteindre les niveaux actuels. On a même vu la France créer en 1986 un pavillon de complaisance des Kerguelen en immatriculant fictivement des navires à Port-aux-Français afin de contourner sa propre législation maritime ! La politique s’applique aussi à la mondialisation des déplacements touristiques, facilités par les compagnies bon marché qui obtiennent localement des détaxations peu ordinaires, et même le secours de l’argent des contribuables. L’ensemble des flux internationaux représentait en valeur 20% des PIB vers 1960, il dépasse 50% à présent. Les conséquences évidentes en sont la massification des circulations de marchandises et de voyageurs à l’échelle mondiale, une nouvelle hiérarchie des ports de fret et de croisière, la promotion de nouvelles destinations touristiques.

Concentration de la distribution.— L’économie d’échelle est une autre façon de réduire les frais généraux et le prix de revient des produits vendus: la mondialisation s’est accompagnée de la croissance des firmes géantes, notamment dans le domaine de la distribution. La concentration a permis de réduire en amont les prix payés pour des achats massifs, en n’abaissant que très modérément les prix de vente, grâce à des situations d’oligopoles: c’est le système pratique des «marges arrières». La géographie de la distribution a été bouleversée par ces processus de concentration, avec l’expansion des «grandes surfaces» et des vastes centres commerciaux plus ou moins polyvalents, aux dépens des commerces de proximité et des campagnes, de moins en moins bien desservies, et l’apparition de réseaux logistiques de centres d’achats et dépôts régionaux à des nœuds de circulation, seraient-ils en rase campagne.

Cantonnement de la R&D.— En revanche, tout ce qui relève des centres de décision et, surtout, de la recherche-développement, est jalousement conservé «au centre», c’est-à-dire dans les parties les plus «centrales» des pays les plus riches. Ces activités stratégiques restent cantonnées; ce sont elles qui assurent les suprématies et les meilleurs profits, on ne délocalise que les techniques élémentaires, le montage et la production en série. Toutefois, la mondialisation et l'appât du gain rapide font évoluer le sujet: les pays producteurs veulent obtenir une part de l’innovation et de la maîtrise des processus; ils veulent bien acheter des centrales nucléaires, des avions de combat de niveau avancé, des trains à grande vitesse, mais ils sont de plus en plus nombreux à exiger de participer à leur fabrication, au lieu de se contenter du mode d’emploi. Le profit à long terme est en train d'être étouffé par le profit immédiat.

Accaparement de terres.— Curieusement et en sens inverse, certains aspects récents de la mondialisation montrent des pays riches en train de chercher à se procurer de nouvelles bases de production primaires. C’est depuis longtemps le cas des matières premières et même de certaines productions alimentaires comme le sucre et le café. Une nouvelle tendance semble être à se procurer des terres. Des États et des firmes acquièrent des surfaces considérables de terres dans les pays pauvres, où elles sont très bon marché, en vue d’y pratiquer des cultures spéculatives, ou du moins de se constituer des réserves foncières. On ne sait pas bien quelle est la part du calcul financier et celle d’une stratégie de sécurité pour de futurs approvisionnements; les deux mobiles vont apparemment de pair. Cet accaparement de terres (land grab) a poussé la Corée du Sud à des achats massifs aux Philippines et en Indonésie, à des tentatives à Madagascar; la Chine à des acquisitions en Afrique, des groupes nord-américains en Amérique du Sud, et l’Association des fermiers sud-africains (AgriSA) au Congo. Charles Beigbeder, un des dirigeants du patronat français, abandonne ses actions dans une société de vente d’énergie que la «libéralisation» européenne l’avait conduit à créer, Poweo, pour acquérir 22 000 ha de terres céréalières en Ukraine — ici, le côté spéculatif est évident. Des mouvements d’opposition se manifestent contre ce qui est considéré comme «néocolonialisme» et qui se donne parfois les couleurs d’«aide au développement».

Internationalisation du capital.— Dans tous ces mouvements, la mondialisation est également celle du capital. Les grandes firmes sont reliées par des participations croisées, et sont devenues «transnationales» bien plus qu’attachées à un pays: plus de 60% des avoirs de la plus grande firme «française», Total, relèvent d’autres pays et ses deux premiers actionnaires sont l’un belge (Frère) et l’autre chinois (Safe), les deux premiers actionnaires de Daimler (Mercedes) sont un fonds d’Abu Dhabi et le Koweït, etc. Des fonds d’investissement prennent des parts dans des sociétés, les transfèrent, jouent avec les usines qu’ils ferment à l’occasion et sans état d’âme. Les fonds de pension nord-américains ont ainsi des avoirs dans la plupart des pays du monde. D’énormes fusions et absorptions modifient constamment ces réseaux, tel Mittal s’emparant d’Arcelor. Alcan achète Pechiney avant d’être racheté par Rio Tinto, dont le premier actionnaire est devenu le chinois Chinalco, lequel a absorbé, entre autres, des sociétés minières australiennes et péruviennes; puis Rio Tinto se rapproche d’un autre géant minier, BHP-Billiton, dont il avait cependant contré l’OPA en 2007…

L’antimonde mondialisé.— L’antimonde de la criminalité a depuis longtemps une dimension mondiale: la traite des esclaves, la course et la flibuste en témoignaient. Elle s’est élargie avec la communication moderne et l’exploitation des différences régionales. Le commerce de la drogue a une dimension mondiale, la piraterie maritime a repris fortement dans l’Océan Indien et les mers d’Asie sud-orientale. Des mafias comme la russe ont étendu leur rayon d’action. Des filières d’importation de prostituées issues de pays relativement pauvres se sont organisées, et d’autres filières sont apparues pour assurer les déplacements de travailleurs émigrés, dans des conditions d’une précarité telle qu’elles relèvent tout autant du crime. À la faveur de guerres locales, surtout en Afrique, la contrebande se nourrit du trafic des armes — et a sérieusement perturbé le commerce de métaux rares (coltan) ou des diamants, au point d’exiger des mesures internationales d’autodéfense.

Redifférenciations et polycentrisme

Inlassable différenciation.— Loin d’uniformiser le monde, la mondialisation le complexifie: elle contribue à le différencier, déplace une partie de ses différences, remodèle les relations internationales et financières, et suscite des réactions de repli et de rejet. Par nature, elle se nourrit des rentes différentielles apportées par les gradients et contrastes de niveaux des prix, des taxes, des salaires et des législations locales, voire de disponibilité des ressources. Elle réajuste en permanence les différences: lorsque les nouvelles implantations réussissent, le niveau de vie local tend à s’élever, celui des salaires aussi; alors on «délocalise» ailleurs, on délaisse l’Espagne pour la Slovaquie, puis ce sera l’Inde. Des diamantaires indiens ouvrent des ateliers de taille en Chine, puis doivent les rapatrier quand, quelques années après, ils s’aperçoivent que la main-d’œuvre chinoise est devenue plus chère que l’indienne. C’est ainsi que le terrain de jeux s’accidente et que le jeu se complique.

Acteurs émergents.— L’une des complications tient à l’apparition de nouveaux joueurs: de nouveaux centres d’action surgissent, et des pays deviennent «émergents». Brésil, Inde et Chine s’ajoutent à la liste des «Grands». Singapour supplante Rotterdam comme port de fret. Tandis que Detroit et le Rust Belt s’enfoncent dans la crise, Tel-Aviv, Bombay, Dubaï et Shanghaï se distinguent comme nouveaux foyers, y compris comme centres diamantaires, mais à leur tour ne sont pas à l’abri de crises remarquées, comme Dubaï en 2009. Le nickel de Nouvelle-Calédonie, après avoir été un peu négligé, devient objet de convoitise de la part de deux sociétés canadiennes, mais Inco est absorbée par la brésilienne CVRD d’Itabira (Vale do Rio Doce) et Falconbridge par Xstrata, société suisse filiale de la très critiquée Glencore, qui a fermé Métaleurop et qui s’est associée au regroupement russe géant de l’aluminium (Rusal) du milliardaire Deripaska. La Corée du Sud est devenue un acteur majeur de la mondialisation, comme l’Inde avec Mittal et Tata, comme Hong Kong et les Émirats.

Un monde d’oligopoles.— Qu’il s’agisse de l’émergence de nouvelles puissances, de nouvelles villes, d’ambitions et de réseaux mondiaux, de recompositions de firmes, la tendance générale est à l’oligopole. À vrai dire, elle n’est pas nouvelle: la superpuissance des seuls États-Unis nous a fait oublier que le monde était multipolaire aux temps des découpages coloniaux. On ne parle plus des trusts et des cartels, mais ils existent sous d’autres noms et ils avaient le même objet: dominer à quelques-uns quand on ne peut le faire seul. Alors on passe des compromis, on s’entend sur les prix en amont comme en aval, donc sur les marges, on écarte les fournisseurs exigeants et les clients désagréables. La mondialisation contribue efficacement à un monde oligopolistique. Après avoir joué de l’affrontement de deux blocs, la mondialisation a été provisoirement dominée par une seule superpuissance, avant de commencer à devenir oligopolistique — j’ai pu montrer comment le monopole du diamant, limité à l’axe Londres-Anvers-Afrique du Sud depuis Cecil Rhodes, s’est transformé en un oligopole d’échelle mondiale à une dizaine d’acteurs majeurs, où le Canada, l’Australie, la Russie, l’Inde et Israël ont pris des rôles éminents.

La peur irraisonnée de l’uniformisation.— En même temps, et par l’effet de la médiacratie, le sentiment s’est au contraire répandu que la mondialisation serait une nouvelle forme de domination et de colonisation univoque, celle des États-Unis, ou de la «civilisation occidentale» imposant leurs valeurs au monde entier. Il contient une part de vérité superficielle à travers l’expansion de certaines modes vestimentaires et alimentaires, de l’anglais basique comme sabir mondial, ce qui ne change que l’écume du monde. L’un des résultats, pourtant, est dans des réactions de rejet; elles provoquent, ou ressuscitent, des peurs et des formes de communautarisme, qui s’expriment notamment dans des comportements de territorialité.

L’identité par le territoire.— Le recours au territoire comme moyen d’identité devient l’un des plus classiques refuges en temps de trouble, et l’un des plus dangereux. Il est facteur d’exclusion et de communautarisme, encore plus quand une autorité politique a l’indécence d’y mêler une dimension religieuse. Il a soutenu les idéologies les plus obscurantistes et les plus belliqueuses, jusqu’au Blubo (Blut und Boden) de la plus noire réaction d’outre-Rhin. Il a même, plus ou moins confusément, partie liée avec l’intégrisme écologiste, qui use et abuse des catégories de «racines», d’«authenticité» et de patrimoine. Par je ne sais quelle aberration ou inculture, on aura vu en octobre 2009, dans l’hebdomadaire du Parti socialiste (!), et comme programme pour les élections régionales, une présentation de la région d’Aquitaine sous le gros titre «La terre ne ment pas», cet inoubliable et imbécile slogan cher à Barrès et à Pétain.

L’arène des territoires.— Par comparaison, on trouverait presque anodine, si elle ne contribuait au même résultat, l’idée grotesque de compétition et de compétitivité des territoires. Depuis quelques années, elle a envahi les médias, et jusqu’aux actes gouvernementaux, dans l’esprit même de la mondialisation. On invente des «pôles de compétitivité» largement artificiels et extensifs, l’aménagement du territoire a laissé la place à la «compétition» des territoires, jusque dans le nom de la Délégation qui en est officiellement chargée, il est vrai devenue extrêmement modeste. Le territoire, c’est-à-dire toute une société humaine, est pris pour une vulgaire entreprise. Des élus se flattent même de gérer «leur» ville, ou d’ailleurs «leur» université, «comme une entreprise» — entendant par là, à la fois, qu’une entreprise est nécessairement bien gérée (ce que les faillites nous apprennent tous les jours), et que la logique de la gestion serait la même: donc le profit. Cette absurdité logique fait de redoutables dégâts. Outre qu’elle contribue à nourrir les idéologies territoriales les plus rétrogrades en jouant de la rivalité et même de l’opposition des populations, elle ne vise en fait qu’à attirer capitaux et (vraies) entreprises en leur concédant un maximum d’avantages, aux frais des contribuables et au détriment de l’action sociale. L’horizon de «compétition des territoires» tient à la capacité de faire des faveurs à un investisseur, ou même à un simple transporteur: cession de terrains, détaxations, travaux annexes, subventions dont vivent Ryan Air, et d’autres. On pourrait préférer quelque émulation par la qualité des relations sociales et du cadre de vie…

Contradictions et permanences

Ces mouvements ont leurs divergences, et ne doivent pas faire oublier que le monde conserve quelles solides permanences géographiques, que non seulement la mondialisation n’annule pas, mais qu’elle renforce éventuellement. Si des pays sont devenus «émergents» au point de passer pour des acteurs efficaces de la mondialisation, d’autres ne sont pas sortis de leur pauvreté, ou s’y enfoncent. La plupart des indicateurs montrent que la plus grande partie de l’Afrique a vu s’aggraver ses retards économiques et sociaux au cours des dernières décennies. En Russie, les régions marginales, considérées comme pionnières et vers lesquelles les jeunes travailleurs étaient incités à partir, sont délaissées et l’espace «utile» tend à se restreindre, sauf dans les secteurs miniers les plus profitables. Des experts ont calculé que, si en 1960 les habitants des pays les plus riches gagnaient en moyenne 30 fois plus que ceux des pays les plus pauvres, ils en étaient à 89 fois plus en 1989.

Depuis les années 1980, les différences de revenus à l’intérieur d’un même territoire ont eu tendance à s’aggraver à peu près partout — en France, la part des revenus prise par le centième le plus riche de la population a nettement augmenté depuis 1986 exactement. On pourrait en déduire que les contrastes sociaux tendent à l’emporter sur les contrastes géographiques, mais les énormes investissements envisagés pour rendre «définitivement compétitive» à l’échelle mondiale l’agglomération parisienne montrent que «la géographie», c’est-à-dire la différenciation territoriale, est loin d’approcher de sa fin.

Les inégalités de «dotation» des territoires en matières premières et en denrées opposent toujours des régions du globe, même si elles changent en partie de sens ou de nature avec l’évolution des consommations, le déclin des charbonnages ou la promotion de certains métaux. La localisation des lieux stratégiques a ses permanences, que la mondialisation des échanges, en vérité fort ancienne mais récemment accentuée, accuse encore: tel est le cas de la plupart des isthmes et des détroits, fameux dans l’histoire et qui ne le sont pas moins dans la géographie actuelle du monde. Tel est aussi le cas de nombreux passages obligés et de grandes routes continentales, en dépit de réaménagements locaux sous la forme de tunnels de base ou de nouvelles voies. Les grandes infrastructures modernes sont au service des courants d’échanges les plus puissants et ne font que les renforcer. À l’opposé, la localisation des lieux d’insécurité a aussi ses permanences; l’Afrique orientale continue de s’y enfoncer, comme l’Asie occidentale à sa façon; et les lieux tropicaux du piratage maritime restent à peu près les mêmes tout autour du globe.

Les différences zonales et régionales des écosystèmes demeurent une donnée majeure de la géographie du monde et devraient être d’autant mieux connues et analysées qu’elles pèseront davantage sur les effets réels d’un changement climatique, quel qu’il soit. Un mouvement de même ampleur dans le monde entier, par exemple un réchauffement uniforme, aurait des conséquences évidemment différentes, voire inverses selon les régions, et une élévation sensible du niveau des mers, doublement hypothétique, si elle submergerait ici de basses plaines, assurerait ailleurs la promotion de nouveaux rivages… De surcroît, il n’est nullement démontré que le mouvement soit uniforme, et l’on a même vu des cartes montrant que l’Antarctique se refroidirait ces dernières années, alors que l’Arctique se réchauffe.

La Terre est toujours ronde, inclinée sur l’écliptique, balayée par d’amples circulations atmosphériques et océaniques, inégale dans la distribution de ses océans et de ses continents, de ses plaines et de ses montagnes: de là ses nuances et ses contrastes écologiques durables, qui rendent et rendront nécessairement inégales les modifications régionales entraînées par toute modification générale, même rapide. La religion médiatico-écologiste feint de l’oublier, rejoignant la croyance en une mondialisation globale, généralisée et uniforme. Or dans un cas comme dans l’autre, on ne peut que constater et supputer une création permanente de différences, que les sociétés humaines sont aptes à exploiter et même à provoquer.

Représentations

Dans quelle mesure ces trois formes de la mondialisation et leurs effets sur la face de la Terre changent-ils le travail du géographe, au moins dans l’enseignement? Cela dépend, naturellement, de la personnalité du géographe lui-même: je ne saurais exprimer le point de vue d’une corporation, seulement une réflexion personnelle. Les programmes sont prudents: celui des classes terminales n’insiste que sur la mondialisation des échanges. L’environnement façonné par les médias est au contraire pesant, par les idées reçues et les peurs véhiculées dans l’esprit d’une prétendue uniformisation du monde et d’une menace climatique globale et non moins uniforme. Enfin, il est clair que nos instruments ne se limitent pas à la représentation cartographique classique mais comprennent des textes, des tableaux, des modèles et toutes sortes d’images.

Une première exigence est de réfléchir à la qualité et à la provenance des informations. Nombre de statistiques et de cartes disponibles donnent des résultats différents, y compris quand elles émanent d’un même organisme comme la Banque mondiale, ou tel atelier de cartographie. C’est surtout vrai pour les données socio-culturelles, encore rudimentaires ou faussées dans de nombreux pays. Mais on le voit aussi, par exemple, pour l’évaluation de la déforestation. C’est bien pire pour les esquisses dites de prospective écologique. En d’autres domaines comme les inégalités de revenus, règne l’ignorance. Trop d’intérêts sont en jeu, trop de possibilités de propagande et désinformation sont offertes de toutes parts. C’est là le sujet le plus difficile: comment trier dans l’avalanche de documents accessible sur Internet? Cela appelle sans doute une meilleure coopération des chercheurs et des enseignants. Au moins, un exercice du doute méthodique, et un effort de compréhension des phénomènes, de leur logique, de la stratégie des principaux acteurs et même de certains fournisseurs de documents.

Moins difficile est de varier la forme des représentations, d’en diversifier les points de vue et les échelles. Les cartes mondiales ne sauraient suffire. La mondialisation a des effets locaux et régionaux sensibles, qu’il faut pouvoir montrer. Géoportail, comme Google Earth ou Google Maps, sont d’extraordinaires sources de représentations. Vous pouvez y faire voir en détail une ville secrète ex-soviétique ou une base de sous-marins nucléaires, la colonisation agricole de l’Amazonie, une nouvelle mine de diamants au Canada, la pollution des eaux par les mines en Nouvelle-Calédonie ou l’activité du port de Singapour. Des cartes vous montrent les navires qui se pressent vers le détroit de Gibraltar ou le pas de Calais. D’autres, la circulation maritime mondiale à une heure donnée.

Les cartes mondiales elles-mêmes sont de toutes formes: il est utile de montrer des projections différentes, centrées sur l’Europe, ou sur l’Amérique, ou sur la Chine ou le Pacifique, ou le pôle; voire «inversées», comme celles que chérissent des Australiens, le pôle sud en haut. Chacune a sa valeur. Aucune n’est «politiquement correcte», ce serait là une attitude intégriste. Voici plus de trente ans que les géographes ont proposé des cartes en anamorphoses, dont le fond est dessiné en fonction de volumes, de distances, de coûts, etc. J’avais donné une idée de cette diversité dans La Carte mode d’emploi voici plus de vingt ans; nous avons bien plus et mieux depuis, et la revue en ligne et gratuite Mappemonde en fournit toujours de nouveaux exemples. Il faut jouer de cette abondance, et montrer autant les régularités que les contrastes, une zone franche et le modèle général de la distribution mondiale des zones franches, le passage du Brenner et la dorsale européenne.

Les représentations de la mondialisation et de ses effets géographiques peuvent troubler des élèves imprégnés par la culture médiatique ordinaire. Mais tout enseignement un peu sérieux doit avoir cet effet… En revanche, elle n’a rien qui doive troubler un enseignant, si ce n’est par la difficulté du tri de l’information. La compréhension de la mondialisation elle-même s’améliore en évitant des confusions; ses effets géographiques me semblent davantage confirmer qu’infirmer la dialectique de l’universalité et de la différence qui devrait nous être familière. Il est d’ailleurs intéressant d’observer ce qui peut passer pour un paradoxe et qui relève plutôt de la rétroaction: l’immédiateté de l’information et le sentiment de l’annulation des distances développé par les nouvelles technologies et les médias amènent à mieux penser à la fois l’étendue du Monde en sa globalité, et la longue durée dans les préoccupations écologiques. L’entreprise sait faire avec le globe, le long terme n’est pas dans ses soucis. Le citoyen gagne à cette extension du regard et du projet dans l’espace et dans le temps.

Pour le reste, il suffit de ne pas se laisser impressionner par les modes courantes et volatiles. Laissez à d’autres le sensationnalisme des fausses questions, les aphorismes et les représentations vides, aussi contradictoires que péremptoires, sur le choc des civilisations et l’uniformisation du monde, la fin ou l’expansion illimitée de la «civilisation occidentale», la «fin» de l’histoire et celle de la géographie, la confusion de la distance et du temps. Ceux qui prétendent qu’il faut «penser autrement» un monde qui serait devenu impensable avec nos «pauvres habitudes» n’ont en général à proposer qu’irrationalité et obscurantisme: c’est le propre des gourous et des fumeux oracles. Ceux qui disent que la carte est dangereuse devraient mieux faire attention aux textes, et d’abord à leurs propres écrits. Ceux qui prétendent la carte inadaptée à un monde d’accès «instantané» ont peur de ce que peut montrer une carte. Ceux qui prédisent des catastrophes, par intérêt ou par faiblesse, sont loin d’être nouveaux sous le soleil; ils ont seulement étendu leurs moyens de diffusion.

Tous, il est vrai, augmentent notre propre responsabilité — au moment où l’inconséquence supprime l’enseignement de la mondialisation, entre autres, à de jeunes citoyens censés devenir l’élite de la nation.